L'histoire du mas Reig, XIIIe-XIXe S. : un territoire agricole stable parce qu'adaptable
C) Un territoire agricole stable parce qu'adaptable
a) La polyculture vivrière, XIIIe-XVe S.
L’étendue de ses terres fait du mas Reig l’un des mas les plus prospères de la vallée.
Lors de la donation de 1246, les redevances annuelles dues à l’Ordre du Temple par les tenanciers du mas sont précisées : « 11 migeras frumentis [11 mesures de froment, soit 190 litres], dos y media d’ordia [2,5 mesures d’orge soit 45 litres], bestia, raims, oli i cera [animaux, raisins, huile et cire] ».
Cette liste de taxes dresse le portrait d’une exploitation dont l’économie est classiquement centrée sur la culture des céréales, combinée avec la culture fruitière (essentiellement des vignes et des oliviers), et l’élevage. Pour comprendre le fonctionnement de cette exploitation agricole dont les terres doivent combler quasiment tous les besoins annuels de la famille qui les travaille, nous vous renvoyons vers deux des articles de notre cycle "Agriculture" :
En étudiant la topographie des terres du mas, ainsi que des murettes et « agulles » qui sont encore visibles, le territoire du mas est composé d’au moins trois grandes unités paysagères qui s’adaptent à la topographie et à l’ensoleillement. Les terres basses et proches du lit du « correc » du Vall-Pompo auraient pu accueillir la culture des céréales. La partie basse des versants ouest et est, c’est-à-dire les zones les moins pentues et les plus ensoleillées, aurait pu abriter les vignes ainsi que les oliviers. Enfin, la partie haute des versants aurait abrité les troupeaux ainsi que les ruches.
b) L’essor de l’élevage, XVI-XVIIIe S.
Le refroidissement climatique qui touche l’Europe à la fin du XVe siècle vide rapidement la seigneurie de Banyuls de ses habitants. Si, en 1470, elle abritait 65 « focs » imposables, ce nombre descend à 33 en 1515, pour aboutir à 27 en 1553. Cette baisse démographique laisse de nombreuses terres vacantes. Les paysans de la vallée s’adaptent en réorganisant les terres afin de centrer l’économie sur l’élevage.
En 1791, Jean-Ange Ferrer dit du Casteill, premier maire élu de la commune, établit un "Etat de la commune de Banyuls-sur-Mer", destiné à calculer la somme due par les propriétaires fonciers au titre de la taxation du dixième. Apparaît ainsi Michel Reix dit de la Serra, propriétaire du mas Reig. Pour ses 11 champs (11*0,60 ha = 6,60 ha), ses 18 vignes (18*0,60 ha = 10,80 ha), ses 8 olivettes (8*0,60 ha = 4,80 ha) et ses 1100 têtes d'ovins et de caprins, il est taxé à hauteur de 100 livres.
Comme son nom l'indique, la taxe du dixième représente le dixième de la valeur du foncier taxé, nous permettant d'estimer à 1000 livres la valeur des terres exploitées du mas Reig. Afin de donner un point de comparaison, à la même période, la journée de travail d'un ouvrier agricole oscille entre 8 et 10 deniers, soit un salaire mensuel d'environ 1 livre (1 livre = 20 sous = 240 derniers).
Michel Reix est donc le propriétaire banyulenc le plus taxé en 1791. Pour donner un ordre de grandeur, le deuxième sur la liste est Jean Sagols dit del Puig qui paye 84 livres et 4 sous pour ses 15 hectares de champs, ses 5,40 hectares de vigne, ses 6 hectares d'olivettes et son troupeau de 300 têtes d'ovins et de caprins. Le troisième est François Py surnommé la Banetta du nom de son mas établi dans la vallée de Cosprons, qui pour ses 4,80 hectares de champs, ses 12 hectares de vignes, ses 2,40 hectares d'olivettes et son troupeau de 300 têtes d'ovins et de caprins, doit s'acquitter de 55 livres et 16 sous.
Alors que le territoire du mas Reig s'étend sur 600 hectares environs, seuls 22 sont dévolus à l'agriculture. Les 578 hectares restants sont couverts de bois de chênes-rouvres, de bois pâturés, de pâtures et de garrigues, dans lesquels paissent les 1100 ovins et caprins. La taille imposante de ce troupeau est hors norme dans la vallée. En effet, juste derrière Michel Reix et ses 1100 bêtes, arrive Jean-Ange Ferrer dit du Casteill installé dans le mas de l'Empurdanes au-dessus du Puig-del-Mas, qui ne peut aligner que 500 têtes d'ovins et de caprins.
Dans l’inventaire du mas établi le 29 floréal An IV (18 mai 1796), l'importance de la part de l’élevage dans l'économie du mas se retrouve, puisque le domaine possède désormais deux « cortals » (étables) : « (...) La casa Vella avec son troupeau. (...), toute équipée de la cave à l’étage. Les terres comprennent les vignes et garrigues en Vall Pompo et Coma Pascuala [Coma de Pascole] avec le corral de Dalt, le corral dit de Vall Pompo avec les terres alentours se comptant par centaines de jornals (journées d’ouvrier). Les champs dits d’els roures blancs, les champs dits d’Amunt ou per d’alt de l’aire [actuel lieu-dit la Pardalère], les jardins dits de la sola de la Querra (Puig del Mas) et las planas de San Juan, les oliviers au lieu-dit lo Vignal, la portion de terres dites de la muntanya de Cerveira. (...) ».
c) Le chemin des chèvres en 1814
Le plan cadastral établi en 1814 représente un chemin aujourd’hui connu localement sous le nom de « chemin des chèvres ». Il part du « Serrat Santa-Maria », pour arriver à la patte d’oie du mas Reig, où il se scinde entre le chemin qui descend à l’est vers le plat Saint-Jean et celui qui descend à l’ouest vers le mas Paroutet.
La présence de cet ancien chemin met en évidence l’importance de cette partie du versant que le mas surplombe, tant dans les échanges que le mas entretenait avec les différents espaces qui composaient son domaine, que dans ceux qu’il avait noués avec les autres habitats de la vallée. Le point fixe du mas depuis au moins le XIIIe siècle, est devenu fixateur pour les paysages environnants et les cheminements dans la vallée.
Si les aménagements urbains et routiers du lieu-dit le Pardal ont profondément modifié, voire fait disparaître une partie des tracés des chemins menant au « Serrat Santa-Maria » au nord, et au mas Paroutet à l’ouest, en revanche, la patte d’oie et le chemin des chèvres ont été conservés. La patte d’oie a été fossilisée devant l’actuelle tour du mas Reig par les tracés des actuelles voies routières. Le chemin dit des chèvres lui est resté quasiment intact, hormis l’étagement de sa voie par quelques marches en béton, et l’installation d’une descente en fonte (diamètre 200 environ avec manchons boulonnés) probablement au début du XXe siècle. Large d’un peu plus d’un mètre, ce chemin est bordé dans sa partie sud par un muret haut d’à peu près un mètre, construit en pierres sèches montées sans mortier, et ayant connu plusieurs phases de réparation de sa partie haute.
En essayant autant que faire se peut de ne pas créer de liens artificiels de causalité entre différents éléments, afin de dresser une image idéalisée d’un modèle d’exploitation agricole fantasmé, nous notons cependant la présence d’un faisceau de liens qui convergent vers une des activités agricoles du mas, à savoir l’élevage. Dans un petit territoire surplombé directement par les bâtiments du mas se trouve un puits adossé à une structure de forme rectangulaire (abreuvoir ?). Ce puits et cette structure sont implantés à proximité d’un chemin connu localement sous le nom de « chemin des chèvres ». Est-il pertinent d’établir un lien entre ces structures ? Faute d’études archéologiques et historiques plus poussées, il n’est pas possible de poursuivre plus avant cet hypothétique lien. Nous leurrons-nous en voulant projeter les informations glanées dans la documentation historique ? Ou avons-nous décelé en croisant les données textuelles et archéologiques l’un des espaces du mas dévolu à l’élevage ?
La patte d'oie au niveau du mas Reig avec le chemin menant au Serrat Santa Maria au nord et celui menant au mas Paroutet à l'ouest, Section A2 - Plan cadastral de la commune de Banyuls-sur-Mer, 1814
Le chemin des chèvres, de la patte d'oie au pied du mas Reig jusqu'au plat Saint Jean, Section C2 - Plan cadastral de la commune de Banyuls-sur-Mer, 1814
Sources :
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales (A.D.P.O.), Série 1024W16, Plan cadastraux de Banyuls-sur-Mer, 1814
- ALART Bernard, Notices historiques sur les communes du Roussillon, 1re série, Charles Latrobes Imprimeur, Perpignan, 1868.
- BASSEDE Louis, « Toponymie historique de Catalunya-nord », n° 73-80, In Revue Terra Nostra, Prades, 1990.
- FERRER Michel,
- Banyuls-sur-Mer. Terra dels Avis, Minuprint, Perpignan, 1995 (1994).
- Terre des ancêtres. Banyuls-sur-Mer 1659-1793, Minuprint, Perpignan, 1996.
- PONCET Olivier, "La retenue à la source : Louis XIV y avait pensé", N° 455, In : Revue L'Histoire, janvier 2019.
- RIEDMATTEN (de) L., "Monnaies, salaires et prix à travers l’histoire", Tome 85, In : Journal de la société statistique de Paris, 1944.
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