Dynamiques des noms de famille
et cycles de vie conjugaux
dans la longue durée :
étude de registres paroissiaux
et d'état civil (1737–1925)
Présentation générale
Cette étude s'intéresse à la manière dont les noms de famille apparaissent, persistent ou disparaissent au sein d'une communauté locale sur près de deux siècles. Elle s'appuie sur le dépouillement systématique de registres paroissiaux et d'état civil couvrant la période 1737–1925, consultés à intervalles réguliers de dix ans. L'enjeu est de comprendre comment les grandes étapes de la vie familiale, mariage, naissance des enfants et installation de la génération suivante, influencent la transmission ou l'extinction des patronymes dans le temps long.
Les bornes chronologiques
Les bornes chronologiques sont déterminées par la disponibilité des sources conservées aux Archives Départementales des Pyrénées-Orientales. Le premier registre paroissial exploitable pour la paroisse Saint-Jean l’Évangéliste de Banyuls del Maresma est daté de 1737. La loi nous arrête en 1925, dernière année consultable au titre de la réglementation sur les archives d'état civil. Deux contraintes, l'une archivistique, l'autre juridique, dessinent ensemble un corpus de près de deux siècles.
Entre ces deux bornes, la succession des régimes politiques n'est pas qu'un décor : elle structure directement nos sources. Chaque changement de régime entraîne des ruptures dans la tenue des registres, des variations dans les pratiques d'enregistrement, parfois des lacunes. Lire ces documents, c'est donc aussi lire, en filigrane, l'histoire politique de la France dans ce qu'elle a de plus concret, c'est-à-dire son impact sur la vie ordinaire d'un village catalan.
Les bornes territoriales
Le cadre spatial correspond d'abord à la paroisse Saint-Jean l’Évangéliste de Banyuls del Maresma, de 1737 à 1789. Celle-ci regroupe trois ensembles. D'abord, la vallée centrale de Banyuls autour de l’église paroissiale Saint-Jean l’Évangéliste, puis la vallée de Cerbère au sud, dépourvue d’église depuis l’abandon de Saint-Sauveur du correc de Pedra Fita à la fin du XVe siècle, et enfin la vallée de Cosprons au nord, rattachée à l’église Sainte-Marie dépendant de Saint-Jean l’Évangéliste. Cette organisation territoriale reste stable sur l’ensemble de la période étudiée.
Avec la disparition de la paroisse, apparaît la commune de Banyuls del Maresma, dès 1790. Renommée Banyuls-sur-Mer, la commune est démembrée d'abord en perdant la vallée de Cosprons en 1824, puis la vallée de Cerbère en 1888.
La méthode
L’étude repose sur une analyse diachronique des registres paroissiaux, fondée sur des observations réalisées à intervalles réguliers (tous les 10 ans de 1737, 1745, 1755, ... jusqu'à 1925). Cette méthode permet de suivre l’évolution de plusieurs indicateurs démographiques ainsi que des pratiques d’enregistrement, dans une perspective de long terme.
La question au cœur de l'étude
Les noms de famille ne se transmettent pas de manière neutre ou mécanique : leur persistance dépend de conditions sociales précises, liées en particulier à la structure et au devenir des couples. C'est pourquoi nous avons choisi le couple comme unité centrale d'analyse, plutôt que l'individu seul. La question qui guide notre travail est la suivante : dans quelle mesure les différentes phases de la vie conjugale influencent-elles la visibilité, la continuité ou la disparition des noms de famille au fil du temps ?
Positionnement méthodologique et historiographique de l’étude
Cette étude ne relève pas d’une démarche généalogique au sens strict. Les patronymes, les filiations et les alliances n’y sont pas mobilisés dans le but de reconstituer des ascendances familiales individuelles, mais comme des indicateurs permettant d’observer la structure sociale d’une communauté villageoise et les dynamiques relationnelles qui la traversent.
L’objet de l’étude est donc moins la famille comme lignée privée que le lignage comme acteur collectif au sein d’un système relationnel. À travers l’analyse des patronymes présents dans les registres paroissiaux et d’état civil, il s’agit de comprendre comment se structurent, se maintiennent, se transforment ou disparaissent les réseaux matrimoniaux qui assurent la cohésion sociale du village.
La méthode repose d’abord sur une approche prosopographique. L’étude s’appuie sur des instantanés décennaux construits à partir des registres de baptêmes, mariages et sépultures pour les années 1737, 1745, 1755, 1765, 1775 et 1785. Ces relevés permettent de constituer une base relationnelle reliant individus, couples et patronymes sur la longue durée. Les actes ne sont donc pas étudiés isolément, mais replacés dans une logique sérielle permettant d’identifier des continuités, des récurrences et des formes de centralité sociale.
Cette démarche s’inscrit également dans une perspective micro-historique. L’échelle restreinte du village permet d’observer avec une grande finesse les mécanismes d’intégration, les circulations matrimoniales et les processus de hiérarchisation sociale. La communauté villageoise fonctionne ici comme un espace d’observation privilégié des interactions sociales concrètes. L’objectif n’est pas de produire une simple monographie descriptive, mais d’analyser les mécanismes relationnels qui organisent durablement le fonctionnement du groupe.
L’étude mobilise en outre une analyse structurale du réseau matrimonial. Les alliances ne sont pas envisagées comme de simples unions individuelles, mais comme des connexions entre lignages. Chaque mariage participe ainsi à la construction d’un système relationnel hiérarchisé, organisé autour de plusieurs niveaux :
- un noyau central composé des lignages dominants et fortement interconnectés ;
- des familles relais assurant les circulations entre les différents espaces du réseau ;
- des périphéries en cours d’intégration ;
- enfin des lignages extérieurs ou de passage.
Cette organisation met en évidence une structure sociale dynamique fondée sur la densité des échanges matrimoniaux plus que sur le seul volume démographique.
L’analyse conduit également à distinguer plusieurs temporalités historiques emboîtées. La démographie suit un rythme relativement court, marqué par des phases de croissance rapide, de reflux ou de crise. Les réseaux matrimoniaux évoluent selon une temporalité plus lente et cumulative, caractérisée par une densification progressive des échanges et des connexions sociales. Enfin, les lignages s’inscrivent dans une durée encore plus longue, faite de continuités, d’ascensions progressives, de déclins ou de disparitions.
- Niveau Temporalité Logique
- Individu Courte / Brutale Crise / Croissance
- Famille Lente / Cumulative Densification / Stabilité / Raréfaction
- Lignage Longue Croissance / Stabilité / Déclin
Ces différents niveaux ne sont pas synchrones. Les crises démographiques n’entraînent pas mécaniquement l’effondrement du réseau relationnel ; inversement, la croissance de la population ne produit pas automatiquement une densification immédiate des alliances. L’étude met ainsi en évidence l’autonomie relative des structures relationnelles par rapport aux fluctuations démographiques.
Cette approche permet finalement de considérer le village non comme une simple addition d’individus ou de familles, mais comme un système social complexe dont la stabilité repose sur l’épaisseur progressive des connexions matrimoniales entre les lignages.
Les sources
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E269, Registre des Baptêmes, Mariages et Sépultures de la paroisse Saint-Jean l'Evangéliste de Banyuls del Maresma, 1737-1745
- 1737-1745 : Curé ROQUET
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E270-272, Registre des Baptêmes, Mariages et Sépultures de la paroisse Saint-Jean l'Evangéliste de Banyuls del Maresma, 1746-1775
- 1746-1768 : Curé ROQUET
- 1769-1775 : Curé GEORGET
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E273-274, Registre des Baptêmes, Mariages et Sépultures de la paroisse Saint-Jean l'Evangéliste de Banyuls del Maresma, 1775-1789
- 1776-1782 : Curé GEORGET
- 1783-1789 : Curé BARRERA
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E275-277, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, An II-An X
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E278, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, An XI-1812
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E279, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, 1813-1822
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E280, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, 1823-1832
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E281, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, 1833-1842
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E282, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, 1843-1852
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E284, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, 18-18
- Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Série 2E286, Registre d'état-civil de la commune de Banyuls-sur-Mer, 18-18
Une grille de lecture fondée sur le cycle conjugal
Pour répondre à cette question, nous avons élaboré une typologie en quatre phases du cycle de vie des couples :
- Formation : couples se mariant dans l'année étudiée, en début de trajectoire commune ;
- Reproduction : couples ayant des enfants en bas âge, au cœur de la transmission biologique et sociale ;
- Transition : couples pouvant encore avoir des enfants, mais dont au moins un enfant est déjà en âge de se marier — phase charnière entre deux générations ;
- Maturité : couples dont les enfants sont établis et qui n'ont plus d'enfants en bas âge, représentant la génération confirmée.
Cette grille permet d'articuler les dynamiques familiales avec les phénomènes patronymiques observés dans les sources. Notre hypothèse de départ est que la persistance des noms dans la communauté est principalement assurée par les couples en phase de reproduction et de transition, tandis que les ruptures, disparitions de patronymes et recompositions familiales, sont davantage associées aux phases de formation ou de maturité avancée.
L'analyse et ses limites
L'analyse repose sur un traitement quantitatif des occurrences patronymiques et sur une comparaison diachronique permettant d'identifier les phénomènes de persistance, d'apparition et de disparition des noms dans la communauté étudiée.
Il convient cependant d'en mesurer les limites. Le caractère discontinu de l'échantillonnage plutôt qu'une couverture continue, ne permet pas de reconstituer les trajectoires familiales dans leur intégralité. Il offre plutôt une série de photographies successives, dont le rapprochement révèle des tendances sans en restituer toute la fluidité. Par ailleurs, les irrégularités dans la tenue des registres selon les époques et les lieux, ainsi que les biais liés à la normalisation orthographique, invitent à interpréter les résultats avec prudence. Ces limites n'affaiblissent pas la démarche. Elles en précisent le périmètre et rappellent que toute histoire quantitative des familles reste une reconstruction partielle, tributaire de la qualité des sources qui l'alimentent.
Sommaire
I. Sous l'Ancien régime 1737-1785
1. Les dynamiques des lignages
A. Le cadre (a. L'objet de l'étude / b. Les sources / c. Le modèle hypothétique / d. Les limites de l'étude)
B. Morphologie générale du système matrimonial (a. Le noyau / b. Les relais / c. La périphérie / d. L'extérieur)
C. Evolution chronologique du réseau matrimonial (a. 1737 : un système encore illisible / b. 1745 : une structure observable / c. 1755 : densification du système / d. 1765 : autonomisation des relais / e. 1775 : un système arrivé à maturité / f. 1785 : une structure pleinement hiérarchisée)
D. Synthèse et classement des lignages selon le modèle matrimonial
2. Tables annuelles
A. Louis XV : 1737, 1745, 1755, 1765 => Séries 2E269 & 2E270-272
B. Louis XVI : 1775-1785 => Séries 2E270-272 & 2E273-274
3. Table récapitulative des noms et leurs occurrences (A-K & L-Z)
II. La restructuration après la rupture, 1795-1825
1. La rupture, 1795
A. La guerre franco-espagnole (a. l'effondrement de la communauté / b. Déportations et surmortalité / c. les traces dans les actes)
B. La persistance des structures anciennes (a. le maintien des familles du noyau / b. la continuité des alliances endogames / 3. la résilience des logiques matrimoniales)
C. L'ouverture forcée du réseau vers l'extérieur (a. l'arrivée de nouvelles familles extérieures / b. l'accentuation de l'exogamie / c. la reconstruction immédiate du tissu social)
2. La rupture dans la continuité, 1805
A. La persistance du noyau (a. le rebond de REIG et SAGOLS / b. le maintien des lignages centraux / c. la stabilisation du système endogame
B. L'intégration des nouvelles familles (a. l'affirmation de FERRER et de GUERRE / b. la progression d'ESCOUBEIROU et GALANGAU / c. le passage de la périphérie vers les relais)
C. Un réseau désormais consolidé (a. la densification des échanges matrimoniaux / b. le maintien des ouvertures vers l'extérieur / c. une communauté redevenue expensive)
3. L'expansion, 1815 & 1825
A. Une croissance démographique durable (a. l'augmentation continue de la population / b. la hausse du nombre de couple : c. le changement d'échelle de la communauté)
B. La maturation du système relationnel (a. l'élargissement du noyau / b. l'autonomisation des relais / c. l'intégration complète des anciennes périphéries)
C. Une société recomposée mais cohérente (a. la persistance des hiérarchie familiale / b. la mémoire durable de la guerre / c. le réseau matrimonial comme infrastructure de stabilité)
4. Les tables annuelles
A. Ière République : 1795 => Série 2E275-277
B. Ier mpire, Restauration & Cent jours : 1805, 1815 => Séries 2E278 & 2E279
C. Monarchie de juillet : 1825 => Série 2E280
D. Synthèse et tables des lignages selon la structure du réseau
5. Table récapitulative des noms et leurs occurrences (A-K & L-Z)
- Les stratégies matrimoniales
- 1825-1865 : La valse hésitation entre les régimes
- Monarchie de juillet : 1825, 1835, 1845 => Séries 2E2780, 2E281 & 2E282
- IIe République : dates hors découpe (Série 2E283)
- IInd Empire : 1855, 1865 => Séries 2E284 & 2E286
- Table récapitulative
- A-K
- L-Z
- Les stratégies matrimoniales
- 1875-1925 : La stabilité apparente de la IIIe République
- Formation : 1875 => Série 2E288
- Belle époque : 1885, 1895, 1905 => Séries 2E290, 2E4385 & 2E4704
- Effondrement : 1915 & 1925 => Séries 2E4900 & 2E4901
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